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Juste après

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quarante deux kilometres_matin-entrainement

C’est sans doute l’un des moments que je préfère, ce juste après. Juste après les deux mille mètres (les bons jours) de natation, deux mille mètres-quatre vingt longueurs, pendant lesquels j’ai fait le vide, je n’ai pensé qu’à gainer mes abdos, allonger la nuque et respirer comme il faut. C’est ce juste après qui me fait repousser la couette au premier réveil, 6h04, dix petites minutes pour me réveiller doucement (il faut lire ici dix petits minutes pour scroller instagram et twitter, ne vous leurrez pas), quinze pour enfiler mécaniquement un maillot de bain, un jogging tout mou, un sweat tout doux, vérifier que le trio bonnet de bain-lunettes-gougounes* est dans mon sac, soigneusement préparé la veille, me brosser les dents, et, casque sur les oreilles, fermer la porte.

Trente petites minutes sans vraiment réfléchir, pour être dans le bassin à l’ouverture, et pouvoir ensuite râler si trop de personnes décident de venir dans mon couloir ; puisque j’étais là en premier, je considère que je suis légitime pour râler, même si je garde ces râleries pour moi, évidemment (sinon, je bois la tasse).

Ce juste après, les 250 premiers mètres d’échauffement, où je rêve encore un petit peu de ma couette, où parfois les jambes et les paupières sont lourdes, et puis l’esprit commence doucement à se réveiller : très bien ma grande, t’es sortie de ton lit, c’est pas pour en rêver pendant cinquante minutes.

Ce juste après, les longueurs au pull-buoy que j’adore parce que ce sont celles où je parviens le mieux à me focaliser sur la technique, ces dramatiques tentatives de crawl avec les plaquettes, qui me font perdre tout mon rythme de respiration parce que je vais trop vite, et que je sens que je tire beaucoup plus sur mon épaule droite, les longueurs avec la planche qui sont d’un ennui total, alors j’en profite pour regarder les gens autour et penser à ma maman parce que c’est ma maman la grande nageuse de la famille (quand elle était petite, elle était championne) (ou presque championne, mais elle était très forte) (et elle enchaîne encore les mètres avec une régularité et un rythme qui m’impressionnent encore beaucoup) et que c’est ma maman qui m’a mise dans un bassin quand j’avais six ans, elle pensait probablement qu’au moins un de ses trois chérubins prendrait la relève de cet héritage sportif, en vain. Ce juste après, les longueurs, enfin, au crawl, où je peux me concentrer sur ma posture, ma respiration, et où j’arrive à faire le vide comme rarement ailleurs.

Ce juste après, les quatre-vingt et quelques longueurs, quatre-vingt officielles plus quelques unes en brasse coulée pour faire comme quand j’étais petite et qu’il fallait aller toucher le sol de la piscine avant de remonter, les rituelles respirations pour récupérer et calmer un peu le cœur, comme quand j’allais, enfant, dans cette grande piscine, où il était interdit de courir – comme partout – et où ma maman venait m’attendre.

Sortir de l’eau et, vite, le compte à rebours avant le café et le petit-déjeuner commence.

Ce juste après, serviette enroulée à la va-vite, bonnet de bain arraché – dieu que c’est laid comme accessoire -, jogging rapidement ré-enfilé et sweat passé à la hâte (j’ai la chance d’habiter à sept minutes à pied de la piscine et de travailler de chez moi, je peux donc passer l’étape de la douche dans les vestiaires humides et vieillots), cheveux encore attachés et un peu mouillés, rentrer à la maison en rêvant déjà à ce juste après.

Ce juste après, cafetière lancée à peine la porte passée (astuce ninja de la caféine, préparer filtre, café et eau la veille, histoire d’avoir le moins de minutes parasitant le moment de déguster le café), douche chaude, shampoing-après-shampoing-noisette d’huile sur les pointes et cheveux nattés pour les boucles, maillot de bain rincé, bonnet mis à sécher, et enfin, ce juste après, il est là.

quarante deux kilometres_matin-entrainement

Prendre le temps de souffler, de couper quelques fruits, de préparer quelques tartines, de respirer l’odeur du café, même si c’est cliché, de sourire, même si j’ai encore une fois fait tomber la moitié des graines de tournesol par terre parce que je suis maladroite et tête en l’air, attraper un livre au vol, préparer un petit plateau et s’installer, savourer ce juste après avant que la journée, la journée de travail, ne débute vraiment.

Le café brûlant, les muscles fatigués, rincés et heureux, l’esprit calmé, le sourire, le calme, et la plénitude d’un moment terriblement simple, et terriblement parfait.

On me demande souvent comment on fait pour avoir vraiment envie de sortir du lit à six heures pour aller nager, alors que franchement, on est si bien dans lit, mais la réponse, elle est dans ce juste après, simplement apaisé, qui suffit vraiment, promis-juré, à ne pas snoozer, au prochain réveil.

*le mot gougoune est à la fois moche et drôle. Pour les non-québécois, il s’agit de tongs.

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